La gestuelle théatrale baroque
 

Pourquoi chercher à jouer "comme à l'époque" ? Parce que le texte musical ou littéraire a toutes les chances de gagner en efficacité si l'on se rapproche des procédés et des techniques pour lesquels il a été pensé. Mais pas seulement.
 
La Fontaine fait dialoguer des animaux pour mieux nous parler des hommes. Décalés du monde réel, ses personnages deviennent des modèles abstraits dans lesquels le lecteur reconnaîtra, par lui-même, des comportements humains ou des évènements qui le touchent.
 
Pour convier son lecteur à une introspection sur le thème de l'Amour, Honoré d'Urfé place son Astrée dans le pays de Forez qui existe réellement, mais à une époque révolue, mythique. Il trouve ainsi le moyen d'évoquer un "ici" qui n'est pas visible à l'oeil nu, et qu'on cherchera en soi-même.
 
En utilisant des façons de parler et de bouger qui sont des stylisations du langage et des mouvements de la vie réelle, le comédien s'installe semblablement dans le domaine des archétypes. Le spectateur décodera en fonction de son propre vécu.
 
Ainsi, le "jeu" de l'artiste est un jeu de miroir.
 
 
gravure tirée de l'Astrée
 
 
Au 17è siècle les "représentations" qu'elles soient picturales ou théâtrales, obéïssent aux mêmes conventions. La posture de l'amoureux dans la gravure ci-dessus, est semblable à celle du comédien dans une pièce de Molière :
 
une scène de l'Amour Peintre (ou Le Sicilien ) de Molière
 
 
Lequel de ces deux blondins a ses chances ? Réponse dans l'attitude des demoiselles...
 
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Les gravures, peintures et sculptures sont donc des sources d'inspiration pour le jeu scénique. Dans l'image suivante la jeune fille est sensible à la demande en mariage mais le monsieur ne se comporte pas en amoureux. Son geste est plutôt explicatif : normal, il n'est qu'un intermédiaire, ce n'est pas pour lui qu'il parle d'amour à la belle.
 
Poussin : Eliezer et Rebecca
 
 
Mais revoilà une dame touchée au coeur, cette fois à cause du ravissant cadeau qu'on lui fait (oui, c'est une tête de sanglier. Chacun ses goûts n'est-ce pas ?)
 
Rubens : Atalante et Meleagre
 
 
Ce garçon est moins heureux. Il a beau se désigner (de la main droite) s'indigner (main gauche sur la hanche), la demoiselle ne voudrait pas lui faire de peine (main droite vers lui) mais elle se languit (main gauche sur la joue) et détourne son regard. C'est sûr, elle en aime un autre (entre nous, cet exhibitionniste n'a d'ailleurs pas tellement de quoi faire le malin)
 
Reni : Bacchus et Ariane
 
 
Ces quelques exemples montrent combien les attitudes corporelles peuvent être "parlantes". Le plus amusant quand on s'y essaye, c'est le sentiment de se comporter comme un personnage de bande-dessinée !
 
Uderzo : Astérix
 
 
Quelques points de repère :
  • on peut s'inspirer des gestes qu'on fait naturellement quand on est très impliqué dans ce qu'on dit, et les styliser. Ils doivent venir "de l'intérieur" et tournent vite au ridicule si on ne les ressent pas.
  • n'illustrer que les mots-clés, les gestes doivent correspondre aux éléments forts de la phrase.
  • le geste anticipe et "annonce" ce qui va être dit (dans la vie réelle si on lève l'index pour dire "attention !" on le fait avant, pas après.)
  • le passage d'un posture de bras à une autre doit être assez rapide et s'inscrire dans un mouvement fluide.
  • les belles choses sont portées vers le haut, les choses négatives plutôt repoussées vers le bas
  • le coté droit est "favorable", le coté gauche est "sinistre".
  • un pas en avant : on est actif et volontaire. Un pas en arrière : on est inquiet, effrayé, désaprobateur...
  • on se tient en appui sur une jambe, d'où un léger déhanché. Un changement de jambe d'appui suffit à évoquer un changement de direction dans la pensée ou un changement de point de vue.
  • l'expression du visage, la direction du regard, le ton de la voix participent fortement à ce mode de communication. Il faut impérativement "vivre" ce que l'on dit.
 
 
Déclamation
(les vers pris en exemple sont tirés d'Adonis, de J. de La Fontaine)
 
 
 
La prononciation ancienne ressemble à un accent étranger (rouler les r, prononcer "ann" plutôt que "en"...). Elle participe à l'ambiance créée par les décors, les costumes et surtout, renouvelle l'écoute des mots.
Stimulé par le petit effort qu'il a à faire pour comprendre, l'auditeur prête une meilleure attention au sens.
 
 
Dans la déclamation théâtrale la dernière consonne à la fin d'un vers doit être prononcée. Cela permet souvent de préserver la rime :
 
Ses derniers attentats ne sont pas impunis
Il sent son coeur percé de l'épieu d'Adonis
 
Il arrive aussi que la prononciation ancienne soit le seul moyen de sauvegarder le rythme d'un vers. On disait sanglier  en deux syllabes seulement, sans appuyer le i ("sangl-yé"). Si l'on prononce comme aujourd'hui ("san-gli-er") cet alexandrin comptera un pied de trop :
 
Le sanglier ne sait plus sur qui d'eux se venger
 
 
La prononciation ancienne permet en somme de restituer la "musique" des vers.
Là, on arrive au point où le rôle de l'artiste se distingue de celui du chercheur ou du scientifique. L'objectif de l'interprète est de communiquer avec son public, sa priorité sera toujours d'être compris.
 
La prononciation d'un t en fin de vers entraine parfois des confusions, risque tel que le sens de la phrase peut s'en trouvé modifié. Dans
 
Vos yeux m'ont trop appris à mépriser la mort
 
il ne faut certes pas que l'auditeur comprenne "vos yeux m'ont trop appris à mépriser... la morte" !
La solution est en principe d'allonger la syllabe ("mooort") et de rendre le t aussi discret que possible. Mais dans le souci de ne pas fatiguer l'auditoire on peut juger préférable de renoncer à prononcer ce t.
 
Au nom de l'expressivité, l'interprète s'autorisera à prendre d'autres libertés. Pour enregistrer les poèmes du cd "Le Temps de Louis XIII", je n'ai pas cherché une exacte reconstitution historique mais me suis concentré sur l'aspect musical du discours poétique.
 
 
 
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