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"Le Temps de Louis
XIII, clavecin et poésie"
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Les partitions
peuvent être téléchargées ici et les poèmes, là.
Programme détaillé (durée totale : 59'55") ici
Pour écouter un
extrait (Tu crois ô beau soleil et Les
Fermiers, de Louis XIII) : clic
D'autres extraits sont insérés dans
l'émission radiophonique qu'on peut écouter ici
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Les clavecinistes
sous Louis XIII...
Que jouaient les clavecinistes
français de la première moitié du 17è siècle ? Il ne reste que très peu de
partitions alors que le répertoire de clavecin est riche dans les pays voisins.
En France cette période est accaparée par le luth. Dans l'Harmonie
Universelle (1636) Mersenne décrit la situation (au début du
17è siècle on emploie le mot "épinette" plus familièrement
que celui de "clavecin") :
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Ce phénomène sera déterminant pour
l'École Française du clavecin car sa particularité vient précisément de la forte
influence qu'elle reçoit du luth. Lequel peut donc nous servir de modèle pour
imaginer ce que fut la genèse du répertoire de clavecin.
A cette époque la musique est
rarement destinée à un instrument particulier. Les pièces de clavecin publiées
par Attaingnant au siècle précédant étaient des adaptations de musiques à
danser. Si nous avons beaucoup de partitions pour le luth, c'est seulement parce
que les luthistes lisaient plus communément des tablatures que des notes écrites
sur des portées.
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Tablature de luth : les
lignes représentent les cordes de l'instrument
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Le répertoire de luth se divise en
deux grandes familles : les pièces directement pensées pour l'instrument d'une
part, les transcriptions d'autre part. Ces deux familles se retrouveront
clairement dans le répertoire des clavecinistes de la seconde moitié du
siècle.
Exemples de pièces
pour ensemble instrumental,
transcrites pour le luth
Certaines pièces pour ensemble instrumental, présentes dans
le fonds Philidor (Bibliothèque Nationale) ont été transcrites pour le luth et
publiées par Ballard. Seules les parties de dessus et de basse ont été
consignées dans le fonds Philidor, comme très souvent. Ces deux parties sont en
effet la "matière première" offerte aux interprètes, qui complèteront en
fonction de leur effectif instrumental. En
toute logique, la version pour luth est nettement basée sur ces deux parties
:
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La partie de dessus est bien respectée même si elle est
enrichie de quelques ornementations. Elle est octaviée pour se rapprocher du
grave.
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En revanche, seules les notes principales de la partie de
basse sont retenues. Le transcripteur n'hésite pas à modifier le
cheminement mélodique d'une note à l'autre et certaines peuvent ainsi être
déplacées d'une octave.
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Le remplissage privilégie l'aspect rythmique (accords
sur les temps forts)
-
La tonalité est modifiée, pour s'adapter à l'ambitus du
luth
Les reprises sont traitées avec des diminutions mais cela n'est
pas propre aux luthistes (tout musicien sait généralement les
improviser).
exemple: clic sur
l'image
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Cette manière de procéder est identique à celle qu'on observe
dans les transcriptions pour clavecin de la
fin du siècle : on ne retient que les deux parties extrêmes et
on les complète par un remplissage purement "clavecinistique" où, comme le
dira Saint-Lambert, le nombre de voix peut aisément varier
:
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Michel de Saint-Lambert (Les Principes du
Clavecin
, Paris,
1702)
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J'ai donc agi de même pour transcrire quelques pièces
tirées du fonds Philidor. Au clavecin toutefois, le remplissage peut plus
facilement participer au contrepoint et Mersenne ne manque pas de le souligner
:
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Pièces de luth
transcrites pour clavecin
Les exemples anciens dont nous disposons sont malheureusement
très tardifs : Perrine, en 1680, publie des pièces à jouer sur le
luth aussi bien que sur le clavecin, mais la version pour clavier se contente de
remplacer la tablature par des notes écrites sur des portées. Cette musique
rendue facilement lisible pour les clavecinistes n'offre pas, en somme,
l'exemple d'une transcription à proprement parler. Avec
d'Anglebert, c'est l'extrême inverse : il retravaille l'œuvre, la complète,
l'ornemente jusqu'à ce qu'elle sonne comme une des siennes. Sa démarche est
celle d'un compositeur, non pas celle d'un interprète. Une courante de Hardel
(né entre 1643 et 1650, mort en 1678) montre mieux comment
on peut passer du luth (Ms Saizenay, 1699) au clavecin (Ms Bauyn).
Les deux versions sont présentées par Denis Herlin dans son édition des pièces
de Hardel (l'Oiseau-Lyre, Monaco). On trouve d'autres exemples dans
le manuscrit d'Ottobeuren (vers 1695) en particulier de transcriptions d'après
Ennemond Gautier (Benediktiner-Abtei, Bibliothek und Musok-Archiv,
MS MO 1037). Perrine mis à part, ces transcriptions sont
toutes fondées sur la même "technique" :
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la partie de dessus est remontée d'une octave mais pas la
basse (sauf nécessité)
-
le transcripteur s'emploie à combler le "vide" ainsi créé
entre les parties extrêmes, en ajoutant des accords ou des
contreparties.
exemple : clic sur l'image
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Quand on joue
telles quelles des pièces de luth sur le clavecin, on constate en effet que
notre instrument appelle un remplissage un peu plus fourni et surtout plus
lisible sur le plan de la conduite des voix. Cela n'entraîne pas de gros
changement et nous amène à un langage tout à fait comparable à celui de
Chambonnières.
De la
Barre
Mersenne (op. cit.) donne l'exemple d'une transcription pour
clavecin par Monsieur de la Barre, à partir d'une chanson composée par Louis
XIII, Tu crois, ô Beau Soleil. Il nous livre ainsi, en 1636,
la première pièce française pour clavecin publiée au XVIIè siècle !
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Il s'agit de Pierre [III] Chabanceau
de la Barre (1592-1656). On est tenté de lui attribuer les pièces pour
clavecin de "de la Barre" (sans prénom) contenues dans différents manuscrits
étrangers (le "de la Barre" des manuscrits Français Bauyn et
Parville, quant à lui, appartient sans équivoque à
une génération plus tardive).
Il faut néanmoins souligner que sa
version de la chanson de Louis XIII est nettement plus remplie, plus
polyphonique que les diverses pièces manuscrites de "de la Barre" qui nous sont
parvenues : Pierre [III] semble plus proche de l'orgue que du luth
(cela m'a amené, dans l'enregistrement, à ne retenir de cette
pièce que le dessus et la basse, ce dont Louis XIII est l'auteur en
somme, pour réaliser ma propre adaptation). Les autres pièces
seraient elles plutôt dues à un ou plusieurs de ses frères (Claude, Pierre [II],
Germain), voire à ses fils Charles-Henri, Joseph ou Pierre [IV] ? Il est
impossible d'en juger à l'aune du seul exemple qu'on peut lui attribuer avec
certitude.
En tout cas, le nom de "de la Barre"
compte dans le répertoire de la première moitié du 17è siècle, à tel point qu'il
convient de se demander si nous devons toujours considérer Chambonnières comme
le fondateur de l'école française du clavecin... (les partitions
sont réunies dans Harpsichord Music associated with the name La Barre ,
par B. Gustafson et R.P. Wolf, The Broude Trust, New York)
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Quand nous disposons de différentes sources
pour une même pièce, il arrive qu'on se demande si nous ne sommes pas en face de
deux transcriptions différentes, par deux clavecinistes indépendants l'un de
l'autre, d'une pièce de de la Barre qui à l'origine ne serait pas destinée au
clavecin.
A coté de simples erreurs ou négligences
de copie, on observe en effet des différences voulues et musicalement
fondées. Là, le parallèle s'impose avec ce que nous avons remarqué plus
haut concernant les transcriptions pour luth à partir de pièces pour ensemble
instrumental :
-
la partie de dessus reste semblable dans les deux
versions (sauf quelques effets ornementaux)
-
la partie de basse et abordée avec une certaine
liberté
-
le remplissage est travaillé de manière
différente
-
dans certains cas la tonalité n'est pas la
même.
Pour voir un exemple, clic sur
l'image :
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C'est là un des aspects passionnants
de ce répertoire. Même s'il ne transcrit pas, le claveciniste de cette époque ne
se contente pas de recopier servilement. Il "met la main à la pâte" comme il en
a l'habitude en tant que continuiste lorsqu'il réalise une basse-chiffrée.
Mersenne ne donne en entier que l'exposition du thème de Louis XIII Tu crois
ô beau soleil. Pour les variations qui suivent nous n'avons que la première
mesure, Mersenne ne semble pas douter que cela suffira aux
clavecinistes. Pour nous, voilà pleinement légitimée l'idée de se
constituer un répertoire français d'époque Louis XIII, par le biais de la
transcription... Du reste, nous ne pouvons guère suivre à la lettre les
manuscrits pour clavecin car on y rencontre souvent des erreurs manifestes :
d'une manière ou d'une autre, nous sommes amenés nous aussi à intervenir sur le
texte musical.
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Chambonnières
Né en 1601 ou 1602, Jacques Champion de Chambonnières jouissait
vers 1630 d'une solide réputation, comme interprète et comme compositeur. Il est
bien difficile cependant, de déterminer ce qui dans son œuvre pourrait dater de
cette période car les sources dont nous disposons sont désespérément
tardives. Une Courante en ré mineur de "M. Sambonnier" figure dans
le Manuscrit 1236 de la Library of Christ Church d'Oxford, probablement la
source la plus ancienne qui nous soit parvenue. Il s'agit bien de Chambonnières
car on la retrouve dans le Manuscrit Bauyn (page 18 V°) sous une forme plus
aboutie. Les deux versions sont comparées ici :
exemple : clic sur l'image
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Quand on manque d'appuis solides sur le plan historique, il
nous reste la possibilité de sélectionner des pièces dont l'écriture, quelle que
soit la date de composition, porte au moins la particularité de se référer au
style du début du 17è siècle. Cela ne prouve certes rien car des musiciens
plus tardifs peuvent parfaitement choisir occasionellement les mêmes effets.
Cette proposition n'est en somme qu'une "voie de secours" avant de tomber dans
des choix purement empiriques. Deux autres pièces peuvent ainsi être retenues
pour leurs "archaïsmes":
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une Allemande en Do Majeur (ms Bauyn,
page 3 R°) dont la cadence est
traitée avec le motif syncopé tierce-quarte-tierce.
-
une Courante en Do Majeur (ms Bauyn, page 4
V°) dont chaque partie se termine à la tonique
et qui n'est pas sans rappeler la Springtanz n° 6 de
Praetorius
Enfin une autre Courante en Do Majeur (ms
Bauyn, page 4 R°)
semble avoir été pensée
pour le clavier à octave courte faisant sonner le ré grave sur la touche fa
dièse.
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Sans un clavier
à "octave courte" la main gauche serait sollicitée pour un intervalle de dixième
(jusque là, pas de problème pour un Chambonnières) mais de dixième majeure
(c'est là que ça commence à faire beaucoup...)
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Quoi qu'il en soit, s'il paraît
délicat de classer les pièces de Chambonnières dans différentes périodes c'est
que ce musicien reste toujours fidèle au style par lequel il s'est fait
remarquer sous Louis le Juste. Il représente
en somme le style "Louis XIII" du clavecin même quand il écrit au delà de
1643.
Ce qu'il y aurait de "Louis
Quatorzien" chez lui, ce serait seulement l'idée d'imprimer sa musique (ce qu'il
fait en 1670) c'est à dire de fournir aux clavecinistes une partition qu'il
n'est plus nécessaire de retoucher.
Revenons à cette courante dont nous
avons deux sources (clic sur le portait de Chambonnières) car la confrontation
nous révèle la manière dont le compositeur procède pour écrire sa
musique.
La différence réside surtout dans le
remplissage entre les parties extrêmes. Cela signifie que Chambonnières a
commencé par écrire le dessus et la basse, de façon relativement "définitive",
puis dans un second temps qu'il s'est occupé du remplissage. Le résultat de
cette seconde phase de travail reste maléable, perfectible. Si bien qu'entre une
pièce pensée pour le clavecin et une transcription, la différence est infime
!
Je gage qu'une certaine liberté de
principe était accordée à l'interprète pour la phase de remplissage. Ce n'est
qu'une manière un peu particulière de réaliser une basse continue. Tel clavecin
à deux jeux appelle des accords pleins, telle délicate épinette nous oriente
vers des choix plutôt minimalistes...
Toute la musique de l'époque
Louis XIII nous est offerte en réalité. Attendre une partition
spécifique et totalement aboutie serait un réflexe
anachronique.
Le concept d'une partition
"aménageable" sera même encore attesté après Louis XIV : en 1722 François Couperin tient à ce qu'on respecte à la
lettre la partition de ses pièces de clavecin (préface du 3è livre) mais propose par ailleurs d'adapter au clavecin seul ses
Concerts pour plusieurs instruments. En 1735-36 sont publiées des symphonies tirées des
Indes Galantes de Rameau, "ordonnées en pièces de clavecin"
mais dont plusieurs nécessitent une adaptation supplémentaire (qu'en
général on réalise à deux clavecins)...
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Conclusion
Dans le répertoire français du clavecin, on a parlé de "chaînon
manquant" entre la publication d'Attaingnant au 16è siècle et l'oeuvre de
Chambonnières. Mais si l'on réalise qu'il ne faut pas attendre des musiciens de
cette époque une partition toute achevée, si en particulier le répertoire du
luth se reflète dans celui du clavecin, alors on peut affirmer qu'il n'y a
aucune rupture.
Du point de vue musicologique cette période reste floue.
De quand datent exactement les manuscrits ? De quel De La Barre parle-t-on ?
Quelles sont les plus anciennes pièces de Chambonnières ? Est-il vraiment le
fondateur d'un style ? Autant de questions qui restent sans réponse, sans
compter toutes celles qui se posent au clavecin pour savoir quelle note jouer
lorsque le manuscrit indique manifestement une erreur ! Est-ce une
raison pour ne pas faire vivre cette musique ? A-t'il jamais été interdit de la
"bricoler" si nécessaire ? Nous sommes tombés dans une telle vénération des
sources anciennes que n'osant y toucher, nous nous éloignons fort du
comportement des musiciens du 17è siècle. Pour eux la musique écrite n'était pas
figée dans un bloc de glace. Lorsque Mersenne vante Pierre (III) de
la Barre "dont le beau toucher peut servir d'exemple et de règle à ceux qui
désirent acquérir la perfection de cet instrument" il évoque
essentiellement son art de faire sonner le clavecin... dans une pièce qui à
l'origine n'est pas écrite pour cet instrument ! De la même manière
qu'on dit "belle danse" pour désigner la danse noble, le "beau toucher" ne
désigne donc pas (ou pas seulement) la délicatesse des doigts sur le
clavier, mais plutôt un style musical distingué que le claveciniste doit
maîtriser pour "emprunter" du répertoire à d'autres instruments. Mersenne laisse
entendre que c'est sa principale occupation...
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